Café-Philo du Mardi
Details
RDV à partir de 19h20 (début de la séance 19h30), au Café de la Cloche proche de la place Bellecour. Le sujet voté lors des précédentes séances ainsi qu'un texte introductif seront publiés quelques jours auparavant.
Nombre de places limité, une deuxième séance aura lieu en parallèle au Ninkasi Guillotière.
Merci de penser à vous désinscrire en cas de désistement.
Sujet de la séance du 22 septembre : L'aristocratie
L'aristocratie implique-t-elle une domination?
Texte introductif proposé par Yannis :
Le mot aristocracie possède une étymologie grecque: aristokratia, qui désigne littéralement le pouvoir des meilleurs. Historiquement, l'aristocrate n'était donc pas d'abord celui qui possède plus que les autres mais celui considéré comme étant le plus apte à décider. Le mot courant évoque cependant tout autre chose : châteaux, titres, prestige.
L'origine du mot suit une intuition plutôt claire: une cité pourrait être confiée à ceux jugés les plus capables de décider, un peu comme on fait confiance à un chirurgien pour opérer ou à un plombier pour réparer une fuite d'eau. Une différence de compétence en elle même ne semble pas constituer une domination.
La difficulté commence lorsque cette différence de compétence devient une différence de pouvoir, puis une différence de valeur entre les personnes (ce qui semble être sous entendu dans l'évolution sémantique du mot). Il faut alors comprendre comment certaines compétences en viennent à valoir plus que d'autres, au point de conférer une supériorité hiérarchique à ceux qui les possèdent. Un système économique fondé sur la valeur marchande pourrait sans doute y être pour quelque chose: avoir un talent financier ou technique serait structurellement plus reconnu qu'avoir un savoir faire manuel ou une qualité relationnelle.
Il reste une question plus pratique: à supposer qu'une supériorité reconnue doive gouverner, existe-t-il une manière de l'exercer sans dériver vers une domination? L'idée que le pouvoir corrompt celui qui l'occupe est ancienne mais laisse ouverts des doutes: est ce le pouvoir lui même qui gangrène l'individu, est-ce sa durée et l'absence de regard extérieur pour le contester, ou bien est-ce plutôt l'individu corrompu qui cherche le pouvoir?
L'anthropologie offre une réponse concrète, celle de sociétés organisées pour empêcher qu'un chef ne devienne trop dominant. Pierre Clastres, qui a étudié les Guayaki au Paraguay, décrit des sociétés où le chef doit se montrer généreux et éloquent, apaiser les conflits... mais reste sans pouvoir de commander : s'il impose sa volonté, on cesse simplement de l'écouter. Dans La Société contre l'État, iI y voit moins une société primitive qu'un choix politique actif contre la naissance d'un pouvoir coercitif.
D'autres réponses ont porté sur le rythme du pouvoir plutôt que sur sa structure: à Athènes, des élections se tiraient au sort et duraient un an, et l'ostracisme écartait temporairement quiconque accumulait trop de prestige. Hannah Arendt distingue ainsi le pouvoir, qui naît de la volonté d'agir collectivement et s'éteint dès que le groupe retire son soutien, de la violence qui peut se passer d'autrui. Une domination resterait «saine» tant qu'elle reste révocable, plutôt que de devenir la propriété permanente de celui qui l'exerce.
Une dernière piste mérite d'être posée : et si seuls ceux qui ont connu l'infériorité sociale étaient réellement aptes à gouverner ? Paulo Freire soutenait une telle idée: dans La Pédagogie des opprimés, il avance que les opprimés sont seuls en mesure de libérer à la fois eux mêmes et leurs oppresseurs, car ils ont fait l'expérience concrète d'une déshumanisation que les seconds ignorent depuis leur position. Cela reviendrait à imaginer une aristocratie qui accepterait à son tour d'être gouvernée ou jugée par ceux qu'elle a longtemps dominé.
Cette même méfiance a d'ailleurs alimenté une proposition inverse : nommer ceux qui ne cherchent pas à être élus. David Van Reybrouck, dans Contre les élections, défend le tirage au sort de citoyens : les candidats seraient souvent les plus avides de pouvoir, et désigner ceux qui ne le recherchent pas ou qui se sentiraient inaptes à gouverner écarterait ce risque d'emblée.
- Sources -
Aristocratie
https://fr.wikipedia.org/wiki/Aristocratie
Domination
https://fr.wikipedia.org/wiki/Domination
Foucault, l’œil du pouvoir - avec Guillaume Le Blanc - Les chemins de la philosophie
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/foucault-l-oeil-du-pouvoir-7977030
Gouverner sans dominer, ou le difficile héritage du libéralisme - avec Jean-Claude Monod - La grande table des idées
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-grande-table-idees/gouverner-sans-dominer-ou-le-difficile-heritage-du-liberalisme-9435225
Guayaki
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guayaki
Le pouvoir est-il source de corruption ? - Hommes de Méninges
https://podcast.ausha.co/hommes-de-meninges/le-pouvoir-est-il-source-de-corruption
